Dentelles

Je rabats le couvercle avec hésitation. C’est que ce n’est pas simple d’emboîter le dessus avec le dessous. Je sens sous mes paumes le duveteux du carton. Je soupire. Qui s’intéresse encore aux vieilleries d’une femme âgée et un peu sénile ? Et qui pourrait supposer qu’il y a à l’intérieur la trame de toute une existence ?
J’ouvre à nouveau la boîte. Mes mains errent à la recherche de l’un des instants de ma vie. Soudain, elles tirent à elles un morceau de toile de forme ronde. Elles partent alors à l’assaut du napperon – car c’est un napperon, j’en suis sûre – mais lequel ? Le bout de mes doigts tâte les fils et dans ma tête, chaque point se dessine. Le nombre de fuseaux, les gestes délicats et pourtant mille fois répétés, les épingles piquées sur le dessin. Le coussin. La lumière mordorée de la lampe de verre. Ce napperon… je l’ai fait quand Zoran était parti comme ouvrier agricole dans la vallée. J’étais restée seule durant tout un été avec les deux petits. Cet été-là, Nikola avait été gravement malade. Je l’avais veillé pendant des semaines. La nuit, quand je me trouvais seule avec lui dans la petite chambre et que je regardais son front brûlant, ses boucles gluantes de sueur, je tremblais de peur et d’impuissance. C’est ainsi que j’avais commencé cet ouvrage. Et il m’avait semblé qu’au fur et à mesure que je faisais danser mes fuseaux, c’était comme si je tissais et consolidais le fil de sa vie, point par point.
Mes doigts fouillèrent encore. Ils extirpèrent un ruban de dentelle souple. Je souris. J’avais pris l’habitude de créer ces rubans pour orner nos bas de paysannes. Ceux qui nous montaient jusqu’aux cuisses, les noirs souvent trop ou pas assez épais selon les saisons. Nos vêtements de femmes de la montagne ne nous offraient aucune fantaisie. C’est pourquoi j’avais créé cette dentelle ébène. Un matin, tandis que nous fanions toutes ensemble, j’avais relevé ma jupe et mes compagnes s’étaient extasiées devant mon travail arachnéen et raffiné. Toutes, elles avaient voulu que je leur fasse un tour de dentelles identique. J’avais passé des mois, les yeux rougis par la lumière trop avare, à confectionner ces petites choses fragiles et exquises. Et sans que personne ne s’en doute, nous étions certainement devenues les femmes ayant les dessous les plus sexy de la région !
Maintenant, c’est au tour d’un mouchoir de toile fine de sortir du carton. J’ai un petit serrement au cœur. Il s’agit là de ma première dentelle et reste gravé en moi le visage doux et tendre de ma mère. Elle guidait mes menottes dans le jeu des fuseaux. Je me souviendrais presque de son odeur… avec cette pointe de bergamote…
J’ignore combien il y a d’ouvrages dans la boîte. Ils sont les témoins de mes peines et mes joies de femme. De ma solitude aussi. De mes colères et de mes frustrations. De mes rêves. J’ai eu envie durant des années d’inventer un alphabet secret qui se cacherait dans mes dentelles sous forme de messages…
… des lettres d’amour
… des poèmes inavouables
… des promesses indicibles
Je referme définitivement la boîte. C’est la première année que son contenu passera ce mois de décembre sagement dans son carton. Mais mon histoire ne serait pas complète si je ne vous expliquais pas…
Je ne sais pas comment Josip a su. Josip, c’est le mari de cette pauvre Jelena. On disait « pauvre Jelena » car pas un au village n’ignorait les coups qu’elle recevait quand son alcoolique d’homme rentrait de sa journée d’ouvrier et de sa soirée de pochtron. Comme je le disais, je ne sais pas comment Josip a su. Mais en tout cas, un matin, tous les hommes étaient en train de hurler devant ma porte. Quand je suis sortie, ils se sont mis à m’injurier. Que je dévergondais leurs femmes. Que j’étais un suppôt de Satan pour oser proposer à leurs fidèles et simples épouses des artifices dignes des putes de la ville. Qu’ici on était des gens respectables et qu’on n’avait pas besoins d’une traînée dans mon genre pour détourner leurs chastes conjointes du chemin de la vertu. Par terre, ils avaient amoncelé les bas de leurs moitiés, en lambeaux. Une fois qu’ils ont lâché tout leur venin, ils sont tous partis. Il ne restait que le tas des bas. Je l’ai ramassé. Et j’ai décousu toutes les dentelles.
Depuis cette date, toutes les années, à Noël, je décorais le sapin sis sur mon lopin de terre avec l’ensemble de ces rubans noirs aériens. Ils flottaient dans le vent, plus légers que lui, tels de petits étendards. Les hommes, évidemment, avaient bien reconnu les apanages qui avaient garni les bas de leurs femmes. Mais pas un n’avait osé venir les ôter. Et Noël après Noël, les dentelles de la révolte narguaient les bien-pensants !
C’est la première fois que mes ouvrages n’orneront pas le sapin. L’été passé, je suis devenue totalement aveugle. Ce qui me chagrine le plus, ce n’est pas d’avoir perdu la vue. Ni de devoir désormais rester confinée dans ma petite maison. Non, ce qui me chagrine le plus, c’est de savoir, à l’approche de la Nativité, mon sapin nu.
C’est le matin. Au froid que je peux sentir à travers les carreaux de la fenêtre, je suppose qu’il a fait une nuit glaciale. J’enfile ma vieille jaquette et je chausse mes bottes de caoutchouc. Même s’il m’a fallu des mois pour acquérir un certain sens de la distance et de l’orientation, je me suis assez bien débrouillée (dixit mon médecin de campagne). C’est pourquoi je me suis dirigée sans presque aucune hésitation vers mon sapin… même si mon pied a heurté ci et là une touffe d’herbe crissante.
Finalement, je suis arrivée près du bouquet d’aiguilles vertes et odorantes. Je voulais lui demander pardon. Pardon pour cette nudité forcée. J’ai levé la main pour toucher ses branches basses comme je le faisais si souvent. C’est en posant ma paume sur les picots que j’ai senti quelque chose d’inhabituel.
Le froid de la nuit avait déposé sur chaque aiguille un délicat manteau de givre et nul doute que mon arbre était vêtu de la plus belle des parures. La dentelle de l’hiver…

copyright Mireille Stegmuller

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