Cette histoire a commencé il y a longtemps. Dans le temps où je portais encore mes cheveux noirs sagement tressés et où les jeux olympiques d’été se sont déroulés dans la capitale. J’habitais une petite ville du Latium où s’arrêtait un train par jour.
C’est en revenant de Rome, à peine descendue du tortillard brinquebalant, que je l’ai rencontré. Il jouait du violon dans le passage sous-voies. Quand je suis passée devant lui, son archet s’est mis à virevolter et toute la musique a envahi le boyau sombre et glauque. C’était tellement beau que je me suis arrêtée. Il me semblait que les notes dansaient de toutes leurs couleurs, graciles et miroitantes et que j’aurais pu les poursuivre comme on poursuit les papillons dans la campagne en juillet.
Quand la mélodie s’est éteinte, je suis restée là, immobile encore sous le charme. J’ai fini par balbutier :
– C’était… merveilleux !
– Pas autant que ne le sont vos yeux, signorina !
C’est ainsi que j’ai fait la connaissance de Giuseppe, celui qui allait devenir le compagnon de toute une vie. Nous étions le 1er décembre.
Oui, cette histoire a commencé il y a longtemps. Et dans le temps de maintenant, je porte serrée la tresse de mes cheveux blancs enroulée sagement en chignon. Giuseppe et moi vivons toujours ensemble dans notre petit appartement dont les fenêtres donnent sur une rue étroite comme on ne les fait qu’en Italie. Je dis que Giuseppe et moi vivons toujours ensemble… c’est vrai et ce n’est pas vrai. Oui, nous partageons le même lit, celui que nous avons partagé durant cinquante années. Nous nous lavons dans le même lavabo de faïence devant le miroir qui reflète tour à tour nos visages ravinés. Nous mangeons sur la table minuscule de la cuisine, cette table qui n’a jamais accueilli d’enfant et qui me parait encore trop grande. Mais tandis que nos pieds devenus lourds pour nos faibles forces usent identiquement les planelles de terre cuite de la cuisine, Giuseppe n’est plus là. Cela fait des hivers que son esprit est parti ailleurs, dans une contrée que je ne peux atteindre. Il erre dans notre deux pièces jour après jour comme dans un pays sans cesse inconnu, ses yeux noirs que les années ont délavés continuellement perdus. Il ne me reconnaît plus.
C’est la solitude à deux. La pire des solitudes. Celle qu’aucun espoir n’amenuise. C’est la lente mort du temps dans l’attente de la mort du corps.
J’ai cessé de prier le Dieu des églises et du ciel. Je ne désire plus rien. C’est pourquoi je ne m’explique pas la réaction que j’ai eue en ce début de l’Avent.
Giuseppe avait une fois de plus renversé sa tasse de café sur ses habits, cela m’a agacée et je l’ai houspillé méchamment. Dans mes paroles blessantes pourtant, il y avait plus de désolation et de tristesse que de colère. Mais tandis que j’épongeais et nettoyais les dégâts, je me suis tournée vers le mouchoir de ciel que me permettait d’apercevoir le bout de la rue et j’ai hurlé :
– La Befana, si vraiment tu existes, comme cadeau de Noël, je veux un mot, un seul et tout petit mot sensé de mon Giuseppe !
Comme si la Befana pouvait exaucer les vœux !
Ce soir, nous sommes à quelques nuits de Noël. Et alors que j’étais allée me préparer pour me coucher, Giuseppe a disparu profitant de mon passage dans la salle de bain. Quand je suis revenue dans le corridor, la porte d’entrée était grande ouverte. Je me suis dépêchée de passer mon manteau sur ma chemise de nuit et c’est en traversant le séjour que j’ai remarqué que l’étui à violon était posé sur le fauteuil. Vide.
Dehors, un vent glacial taraudait les vieilles pierres de la ville que balafraient, ci et là, d’horribles constructions modernes en béton. Dans la lumière jaunâtre des lampadaires je cherchais la silhouette de Giuseppe ou un signe qui aurait pu m’indiquer la direction qu’il avait prise. Mais rien. Rien sinon les traits filiformes des poteaux électriques et les flaques sombres, plus denses, des murs et des encoignures.
Quand l’ai-je aperçue la première fois ? Était-ce sur la minuscule place San Giovanni ou près de la via degli Artisti ? D’ailleurs je ne suis pas sûre de cette première fois… Cela ressemblait à une ombre fugace… comme une vieille femme se baladant à travers les airs sur un balai. Elle apparaissait et disparaissait soudainement. Et peu à peu, j’ai oublié de chercher Giuseppe pour ne plus suivre que cette sorcière furtive qui me narguait de rue en rue.
Tout à coup, elle s’est évaporée pour de bon. Et j’ai eu beau scruter tout autour de moi, observer les encoches des fenêtres, les antennes paraboliques sur les toits, les portes cochères, je ne l’ai plus aperçue. J’étais sur le point de me gourmander de m’être laissé entraîner sans avoir pensé une seconde à Giuseppe lorsque j’ai entendu au loin les sons sensibles d’un violon.
On aurait dit une trainée exquise et délicate de notes qui s’évasait, prenait possession de chaque recoin, se déclinant en une suite de volutes musicales et gracieuses.
Je reconnaîtrais cette manière subtile de jouer en mille ! Il n’y avait qu’un seul musicien pour tirer de son instrument cette musique aérienne et pure !
Giuseppe !
J’ai marché vers le lieu d’où provenait la mélodie. Ça venait de la gare abandonnée, du passage sous-voies. Giuseppe était là, ses mains noueuses et nouées maniant son archet, son corps et son violon ne faisant qu’un, l’un guidant l’autre sans que je sache lequel. Et sur les murs, dans la lueur d’une loupiotte qui éclairait maladroitement le souterrain, j’ai pu lire ces mots :
TI AMO !
Alors j’ai pleuré.

copyright Mireille Stegmuller

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